Tourmaline et pierres précieuses : l'arc-en-ciel de Suzanne Belperron

Suzanne Belperron puise dans une palette minérale d'une richesse extraordinaire pour créer des bijoux aux harmonies chromatiques audacieuses. Tourmaline, péridot, jade : ces pierres aux nuances infinies deviennent entre ses mains les instruments d'une symphonie de couleurs qui défie les conventions de la haute joaillerie.


La tourmaline, pierre aux mille couleurs


La tourmaline est la pierre qui offre la plus grande diversité chromatique : toutes les nuances de l'arc-en-ciel auxquelles s'ajoutent l'incolore et le noir. Introduite en Europe au XVIIIe siècle par les Hollandais qui la rapportent de Ceylan (l'actuel Sri Lanka), elle est très appréciée par les bijoutiers Art nouveau, dont René Lalique.

Le large éventail de ses teintes aux diverses nuances en fait une gemme remarquable pour ses effets décoratifs. Les plus courantes sont les tourmalines vertes, roses et polychromes ; les plus particulières vont du doré à l'orange en passant par le jaune. La plus recherchée à l'époque, de couleur rouge, est baptisée rubellite.


Tourmaline et pierres précieuses : des alliances audacieuses


Suzanne Belperron associe dans ses créations tourmalines et pierres précieuses avec une audace caractéristique de son style. Cette combinaison de pierres fines et de gemmes nobles témoigne de sa conviction que la beauté d'un bijou réside dans l'harmonie des couleurs et des formes, non dans la valeur marchande des matériaux.


La bague à la tourmaline rose gravée (1944)


Une bague en or jaune, ornée d'une tourmaline rose gravée et de deux kunzites, datée de 1944, illustre parfaitement le talent de Belperron pour marier les pierres aux tonalités proches. La tourmaline rose, délicatement gravée, dialogue avec les kunzites dans une harmonie de roses qui témoigne d'une maîtrise absolue des nuances.



Le péridot, l'émeraude des croisés


Les nuances des péridots vont du vert tilleul au vert olive. Ces pierres sont très recherchées dès l'Antiquité. Les Égyptiens menaient des expéditions en mer Rouge jusqu'à l'île de Zabargad « olivine » en égyptien pour s'en procurer.

Devenues célèbres en Occident sous le nom de « pierre des chevaliers » ou « émeraude des croisés », elles sont rapportées en Europe par les chevaliers de retour des croisades. Cette histoire millénaire confère au péridot une dimension romantique que Suzanne Belperron sait exploiter dans ses créations.


Un travail délicat


En dépit de la fragilité de ces pierres limpides qui rend leur taille et leur sertissage délicats, Suzanne Belperron n'hésite pas à les utiliser. Elle imagine des bijoux mêlant à l'opacité du jade vert pâle l'éclat brillant d'émeraudes d'un vert profond, créant ainsi des contrastes de textures et de luminosités.


La broche Feuillage en péridots et tourmalines


Une broche en or jaune à décor de feuillage stylisé, composée de péridots, de tourmalines et d'olivines de tailles et de dimensions différentes, illustre la capacité de Belperron à orchestrer une multitude de verts dans une même création. La bague Dôme en or jaune, sertie de péridots, de tourmalines et d'olivines, reprend ce principe d'accumulation chromatique avec brio.


Le jade, pierre d'immortalité


Une pierre vénérée depuis des millénaires


Apprécié par les Chinois depuis des millénaires, le jade, gage d'immortalité, symbolise les vertus morales. Cette pierre se décline du vert très pâle, blanchâtre, au vert intense, ou au mauve et au rosé.

Le jade est également très recherché en Amérique centrale où sa rareté en fait un objet de convoitise, comme le montrent les sculptures olmèques ainsi que des statuettes massives datant de la Préhistoire. Du Néolithique à aujourd'hui, le jade est utilisé sans interruption pour les bijoux, les objets rituels et décoratifs.


L'apogée du travail du jade


La maîtrise du travail du jade atteint son apogée en Inde au XVIIe siècle, sous la dynastie moghole : il est alors fréquemment incrusté de filets d'or et serti de pierres précieuses cabochons. Cette tradition inspire Suzanne Belperron, qui fait du jade l'une de ses pierres de prédilection.


Le jade dans l'écrin personnel de Belperron


Pierre en vogue à l'époque Art déco, le jade fait partie des pierres de prédilection de Suzanne Belperron. Dans ses écrins personnels figurent d'ailleurs :

  • Un pendentif en jade blanc gravé, orné d'une bélière rehaussée de trois diamants
  • Un bracelet ovale en jade blanc taillé en godrons torsadés auquel sont fixées cinq breloques en corail et pierres dures

Ces pièces personnelles témoignent de l'attachement intime de la créatrice pour cette pierre millénaire.


L'art des associations chromatiques


Suzanne Belperron excelle dans l'art de marier les pierres aux tonalités complémentaires ou contrastées :

  • Tourmaline rose et kunzite : une harmonie de roses d'une grande délicatesse
  • Péridot et tourmaline verte : un camaïeu de verts allant du tilleul à l'olive
  • Jade et émeraude : le contraste entre l'opacité du jade et l'éclat de l'émeraude
  • Jade et corail : l'alliance du vert pâle et du rouge vif, inspirée des parures orientales
  • Saphir rose et saphir bleu : une bague à double corps jouant sur les contrastes de la même pierre


L'importance des archives pour l'authentification


Un épineux problème se pose pour l'ensemble des bijoux créés en pierres dures telles que la tourmaline, le péridot ou le jade : ces matières rendent impossible toute application de poinçon. Seules les archives redécouvertes en 2007 par Olivier Baroin permettent de remonter à la commande originelle du bijou et d'identifier avec certitude les créations authentiques de Suzanne Belperron.


Un héritage polychrome


En sublimant la tourmaline, le péridot et le jade dans la haute joaillerie, Suzanne Belperron a démontré que ces pierres aux couleurs de l'arc-en-ciel pouvaient rivaliser d'élégance avec les gemmes les plus précieuses. Ses créations polychromes continuent de fasciner les collectionneurs et d'atteindre des prix remarquables dans les ventes aux enchères internationales.

Les pièces exposées dans les galeries d'Olivier Baroin témoignent de cet héritage : tourmaline, péridot et jade deviennent sous les doigts de Belperron les instruments d'une palette minérale d'une richesse infinie.