L'Égypte dans l'œuvre de Suzanne Belperron

L'Égypte dans l'œuvre de Suzanne Belperron

Parmi les influences qui traversent l'œuvre de Suzanne Belperron, l'Égypte occupe une place singulière. Non pas celle d'une mode que la créatrice aurait suivie, mais celle d'un souvenir vécu. Alors que tout Paris se passionne pour les trésors de Toutankhamon, elle ne se contente pas d'arpenter les salles égyptiennes du Louvre : elle embarque, à l'automne 1923, pour une croisière sur le Nil. De ce voyage naîtront une broche Pyramide, un goût durable pour la fleur de lotus et une palette de pierres empruntée aux bords du Nil.

L'égyptomanie, une fascination née avec Bonaparte

L'intérêt de l'Europe pour la civilisation du Nil remonte à la fin du XVIIIe siècle. En 1798, Bonaparte entreprend la campagne d'Égypte accompagné non seulement de militaires, mais aussi d'archéologues et de savants qui multiplient les relevés d'architecture et les croquis. À son retour en 1802, le plus célèbre d'entre eux, Vivant Denon, publie Le Voyage dans la Basse et Haute-Égypte, ouvrage abondamment illustré qui devient une source d'inspiration majeure en matière d'arts appliqués.

Sous le Consulat et dans les premières années de l'Empire, les femmes portent des bijoux inspirés de l'Égypte ancienne, tandis que le mobilier, le bronze et la porcelaine se couvrent d'éléments décoratifs égyptiens. C'est le style baptisé Retour d'Égypte. En décembre 1808, Napoléon offre à Joséphine un service à thé réalisé à la Manufacture de Sèvres, décoré à l'égyptienne d'après Vivant Denon. Tout au long du XIXe siècle, la succession des découvertes de temples entretient l'enthousiasme pour l'archéologie égyptienne.

1922 : Toutankhamon relance la fièvre chez les joailliers

À la fin du XIXe siècle, Cartier, Mellerio, Boucheron, Baugrand ou Lalique multiplient les motifs égyptiens dans leurs créations, et la tendance se confirme chez tous les joailliers au début du XXe siècle. Mais c'est la mise au jour, en 1922, du tombeau de Toutankhamon près de Louxor, par Howard Carter et Lord Carnarvon, qui provoque un véritable choc. D'innombrables articles de presse s'en emparent : l'égyptomanie est de retour.

Si la fascination exercée par l'Égypte sur le monde occidental n'a rien de récent, le développement des journaux et des livres offre alors aux artistes un accès sans précédent à des expressions artistiques éloignées des leurs.

Contrairement aux autres créateurs, Suzanne Belperron a vu l'Égypte

C'est ici que sa trajectoire se distingue. Contrairement à certains dessinateurs-créateurs, Suzanne Belperron ne se contente pas de visiter les salles égyptiennes du musée du Louvre. À l'automne 1923, à l'occasion de ses fiançailles, elle embarque pour une croisière en Égypte en compagnie de son futur époux Jean Belperron et d'un couple d'amis.

De ce voyage, une seule image subsiste, conservée dans ses archives : une photographie qui la montre à dos de chameau, en robe et turban blancs, entourée d'autres voyageurs devant les pyramides de Gizeh. Ce document unique change la nature même de l'influence égyptienne dans son œuvre. Là où d'autres transposaient des motifs vus en vitrine ou en gravure, elle puise dans une expérience vécue, ce qui explique la liberté et la retenue avec lesquelles elle traitera ces références.

Suzanne Belperron (au centre, en robe et turban blancs) devant les pyramides de Gizeh. Archives Olivier Baroin.


Lord Carnarvon, client de Suzanne Belperron

Le lien avec l'Égypte prend un tour inattendu quelques années plus tard. En 1940, lors d'un passage à Paris, Lord Carnarvon, sixième du nom et fils de l'égyptologue qui découvrit le tombeau de Toutankhamon, rencontre la créatrice en tant que client. Un extrait de ses registres d'archives conserve la trace de son séjour au Ritz, daté du 20 mars 1940.

Dans une lettre de sa main du 10 octobre 1944, Suzanne Belperron évoque le plaisir qu'elle avait eu, peu de temps avant la guerre, de concevoir des projets de bijoux pour Lord Carnarvon, projets qu'elle n'avait pu exécuter à cause des événements.

Extrait d'archives, Lord Carnarvon, sixième du nom, lors de son séjour au Ritz, Paris, le 20 mars 1940. Archives Olivier Baroin.


La broche Pyramide, réminiscence du voyage

Réminiscence directe de son voyage, la forme pyramidale inspire à Suzanne Belperron une broche en platine et or blanc, rehaussée de décors géométriques en agate blanche ponctués de lignes de diamants. La pièce résume sa manière : aucune citation littérale de l'Égypte antique, mais une forme pure ramenée à sa géométrie essentielle, servie par le contraste entre l'opacité laiteuse de l'agate et l'éclat des diamants.

Broche Pyramide en platine et or blanc, ornée de motifs en agate blanche ponctués de diamants. Collection particulière.


La fleur de lotus, adoptée pour sa beauté graphique

Dans la profusion de son répertoire floral, il n'est pas surprenant de reconnaître la fleur de lotus, adoptée pour sa beauté graphique. Le motif compose l'ornement de plusieurs modèles, déclinés dans des matières différentes : un double clip en agate blanche rehaussée de diamants, porté au revers d'un tailleur et reproduit dans Vogue en avril 1936, ou encore une paire de boucles d'oreilles en or 22 carats serties de diamants taillés en rose.

Paire de clips d'oreilles en or jaune martelé, ornés chacun de roses de diamants.


Croissant de lune et scarabée : les symboles

Plusieurs colliers adoptent la forme du croissant de lune, symbole majeur des pays musulmans : un collier Plastron composé des quatre pierres précieuses taillées en cabochons, ou un autre réunissant de multiples pierres semi-précieuses de dimensions et de tailles diverses.

Le scarabée occupe une place à part. Symbole de résurrection dans l'Égypte ancienne, un scarabée en céramique bleue monté en bague dans le goût égyptien figure bien parmi les bijoux personnels de Suzanne Belperron, précieux souvenir de son voyage. Il semble en revanche absent de son répertoire ornemental. La distinction est révélatrice : la créatrice pouvait aimer porter un motif sans pour autant l'intégrer à son vocabulaire de création.

Bague ancienne en or jaune, sertie d'un scarabée en céramique bleue, précieux souvenir d'un voyage en Égypte. Écrin de Suzanne Belperron, collection particulière.


Lapis-lazuli, turquoise et or : une palette venue du Nil

L'emprunt le plus durable de Suzanne Belperron à l'art égyptien n'est peut-être pas formel, mais chromatique. Elle reprend à l'Égypte des associations de pierres qui enrichissent sa palette : lapis-lazuli, turquoise et or.

Le lapis-lazuli, « le plus bel azur du monde » selon Marco Polo, tient une place d'honneur dans l'éventail des pierres qu'elle utilise. Les Égyptiens, comme les Mésopotamiens, lui vouaient une passion telle qu'ils allaient le chercher jusqu'en Afghanistan, dans les gisements de Sar-e-Sang, comme l'attestent des ornements datés d'environ 3 200 ans avant notre ère. Suzanne Belperron en fait un usage abondant : plusieurs colliers réunissent un ou plusieurs rangs de boules de lapis-lazuli, parfois associées à des boules de jade ou de corail.

La turquoise raconte une histoire voisine. Bien avant notre ère, les Égyptiens en étaient grands amateurs et l'extrayaient des gisements du Sinaï pour orner la plupart de leurs parures. La vogue des bijoux de style néo-égyptien, au XIXe et au début du XXe siècle, en fait l'une des pierres les plus recherchées des créateurs. Suzanne Belperron la traite de manière originale, comme dans ce collier en or jaune martelé orné de sept importants sciages de turquoises baroques polies.

Le péridot lui-même porte cette mémoire : recherché dès l'Antiquité, il faisait l'objet d'expéditions égyptiennes en mer Rouge jusqu'à l'île de Zabargad, dont le nom signifie olivine en égyptien.

Les archives, seule preuve de ces créations

Comme pour l'agate, le cristal de roche ou les perles, l'authentification des créations de Suzanne Belperron inspirées de l'Égypte se heurte à une difficulté constante : ces bijoux ne portent aucune signature. Seules les archives redécouvertes en 2007 par Olivier Baroin permettent de retracer une commande et d'identifier avec certitude une pièce authentique. La photographie de Gizeh, les registres mentionnant Lord Carnarvon ou la correspondance de 1944 constituent à ce titre des documents irremplaçables : ils ne servent pas seulement à raconter, ils prouvent.

Une Égypte rêvée plus que citée

L'Égypte de Suzanne Belperron n'est pas celle des pastiches. Là où l'égyptomanie des années vingt multipliait sphinx, hiéroglyphes et pharaons, elle retient une géométrie, une fleur, une gamme de bleus et d'or. Le voyage de 1923 n'a pas produit de bijoux archéologiques, il a nourri un regard. C'est peut-être la meilleure définition de sa modernité : transformer une influence en langage propre, au lieu de la reproduire.