Les sources d’inspiration de Suzanne Belperron


Les sources d’inspiration de Suzanne Belperron

Multiples et kaléidoscopiques, les sources d’inspiration de Suzanne Belperron attestent d’une curiosité insatiable. Des civilisations les plus lointaines aux formes les plus humbles de la nature et de la mer, la créatrice puise dans un répertoire infini pour nourrir un imaginaire sans cesse renouvelé. Comprendre ces influences, c’est saisir l’essence même d’une œuvre qui a révolutionné la haute joaillerie du XXe siècle.

Une curiosité insatiable, à l’essence de son œuvre

Les expressions artistiques des civilisations lointaines et anciennes, remontant à la plus haute Antiquité, ainsi qu’une observation de la nature d’une sensibilité aiguë, passionnent et étonnent Suzanne Belperron. Son extraordinaire faculté à jouer avec les influences esthétiques de toutes origines et avec les motifs inspirés de la nature constitue le cœur de son travail.

Là où d’autres joailliers se contentent de citer un motif, elle l’absorbe, le dépouille de tout pittoresque et le transpose en lignes stylisées et épurées. Loin de la simple copie, chaque emprunt devient prétexte à une réinvention formelle. Cette méthode  épurer, styliser, transposer  traverse toute son œuvre et la distingue de ses contemporains.

Les civilisations lointaines, un répertoire inépuisable

L’Orient, l’Extrême-Orient, l’Afrique et l’Océanie fascinent les artistes de l’entre-deux-guerres. Grande lectrice et collectionneuse, Suzanne Belperron s’empare de ces univers avec une liberté qui lui est propre, transformant des références savantes en bijoux résolument modernes.

L’Égypte et le retour de l’« égyptomania »

Clip Toit en or, le motif central serti d’une importante citrine taillée en poire, encadrée de citrines calibrées. (Archives Olivier Baroin)

Clip Toit en or, le motif central serti d’une importante citrine taillée en poire, encadrée de citrines calibrées. (Archives Olivier Baroin)

La fascination de l’Occident pour l’Égypte n’est pas récente : elle remonte à la campagne d’Égypte de Bonaparte, en 1798, et à la publication par Vivant Denon du Voyage dans la Basse et Haute-Égypte, ouvrage qui deviendra une source d’inspiration majeure pour les arts appliqués. Mais c’est la découverte, en 1922, du tombeau de Toutankhamon par Howard Carter et Lord Carnarvon qui relance l’« égyptomania », largement entretenue par la presse.

Suzanne Belperron ne se contente pas de visiter les salles égyptiennes du musée du Louvre : une photographie de ses archives la montre à dos de chameau devant les pyramides de Gizéh, lors d’une croisière effectuée à l’automne 1923 à l’occasion de ses fiançailles avec Jean Belperron.

Suzanne Belperron (au centre, en robe et turban blancs) devant les pyramides de Gizéh, lors de sa croisière en Égypte à l’automne 1923. (Archives Olivier Baroin)

Suzanne Belperron (au centre, en robe et turban blancs) devant les pyramides de Gizéh, lors de sa croisière en Égypte à l’automne 1923. (Archives Olivier Baroin)

Fait remarquable, une lettre du 10 octobre 1944 conservée dans ses archives révèle qu’elle avait conçu, peu avant la guerre, des projets de bijoux pour Lord Carnarvon  fils de l’égyptologue  rencontré à Paris en 1940. Les registres de la maison en gardent la trace.

Extrait du registre de la maison, 18 mars 1940 : commande de Lord Carnarvon. (Archives Olivier Baroin)

Extrait du registre de la maison, 18 mars 1940 : commande de Lord Carnarvon. (Archives Olivier Baroin)

De cette fascination naît le motif « Toit »  évocation stylisée du fronton et de la silhouette pyramidale , que Suzanne Belperron décline en clips de revers ornés de pierres de couleur, du quartz fumé à la citrine ou à l’émeraude gravée. Sa broche Pyramide en agate blanche taillée procède du même esprit : une source d’inspiration millénaire réinterprétée avec une absolue sobriété.

Clip Toit en or, centré d’une émeraude gravée en feuillage, surmonté d’un rang de perles d’émeraude. (Archives Olivier Baroin)

Clip Toit en or, centré d’une émeraude gravée en feuillage, surmonté d’un rang de perles d’émeraude. (Archives Olivier Baroin)

L’Afrique noire et le Maghreb

Paire de clips d’oreilles Feuille en or jaune et platine, soulignés d’une ligne de diamants de taille ancienne. (Aguttes)

Paire de clips d’oreilles Feuille en or jaune et platine, soulignés d’une ligne de diamants de taille ancienne. (Aguttes)

Au début du XXe siècle, la passion pour l’« art nègre » gagne les jeunes peintres  Vlaminck, Derain, Matisse, Picasso  qui collectionnent masques et statuettes découverts au musée ethnographique du Trocadéro. L’Exposition coloniale de 1931, au bois de Vincennes, en offre un panorama spectaculaire au grand public et inspire de nombreux joailliers.

Pour Suzanne Belperron, l’Afrique devient « un champ d’investigation inépuisable, étrange et fascinant ». Motifs de vases africains, griffes de tigre ou de panthère stylisées, associations d’or jaune, d’onyx et d’émail noir : la créatrice y puise un vocabulaire ornemental renouvelé, dont témoignent ses jeux de volumes en or et ses lignes de diamants de taille ancienne.

L’Inde et le faste des maharajahs

Collier « Art déco dans le goût des Indes » en or blanc, platine, diamants, émeraudes et rubis. (Tajan)

Collier « Art déco dans le goût des Indes » en or blanc, platine, diamants, émeraudes et rubis. (Tajan)

Dans les années 1910-1920, les princes indiens, séduits par les créations européennes, font transformer leurs parures légendaires. L’exposition des joyaux du maharajah de Patiala, en 1928 rue de la Paix, éblouit une presse qui y voit un « trésor des Mille et une nuits ». Cet engouement irrigue toute la joaillerie parisienne.

Suzanne Belperron y répond par des colliers plastron mêlant diamants, saphirs, émeraudes et aigues-marines gravées, dans un esprit « Art déco dans le goût des Indes ». Certaines de ces pièces, conçues pour se recomposer en plusieurs bijoux, révèlent son goût de la modularité et de la couleur.

L’Extrême-Orient, du Japon à la Chine


L’ouverture du Japon à l’époque Meiji (1868-1912) révèle aux Occidentaux un art nouveau, popularisé par les Expositions universelles et les boutiques de « japoneries ». Le marchand Samuel Bing lance dès 1888 la revue Le Japon artistique, diffusée jusqu’à Londres et New York. Suzanne Belperron possède dans sa bibliothèque des ouvrages sur les arts d’Extrême-Orient et collectionne les tabatières chinoises.

De cette source naît un répertoire géométrique et structuré  papillons, escargots, motifs en méandres  où la rigueur orientale rencontre sa quête d’épuration. Le collier Escargot en or jaune et brillants, ou ses broches Papillon serties de saphirs, en sont les expressions les plus raffinées.

Projet original (gouache) d’une broche Papillon en or jaune et diamants. (Archives Olivier Baroin)

Projet original (gouache) d’une broche Papillon en or jaune et diamants. (Archives Olivier Baroin)

La nature, source inépuisable et omniprésente

« Omniprésente dans toutes les civilisations », la nature est pour Suzanne Belperron une source d’inspiration inépuisable. Dès la fin de ses études aux Beaux-Arts, les lignes sinueuses de ses carnets se transposent en formes épurées : fleurs stylisées, feuillages, godrons, pétales charnus.

Broche Fleur stylisée en or gris et platine, sertie de diamants dont un plus important d’environ 8,5 carats taille Asscher. (Écrin de Suzanne Belperron, collection particulière)

Broche Fleur stylisée en or gris et platine, sertie de diamants dont un plus important d’environ 8,5 carats taille Asscher. (Écrin de Suzanne Belperron, collection particulière)

Une broche Fleur de son propre écrin, sertie d’un diamant d’environ 8,5 carats taille Asscher  une taille à 72 facettes imaginée par Joseph Asscher en 1902 , illustre cette stylisation savante où la nature n’est jamais imitée mais réinventée.

Broche Fleur en or jaune, sertie de saphirs jaunes de tailles variées et de diamants. (Collection particulière)

Broche Fleur en or jaune, sertie de saphirs jaunes de tailles variées et de diamants. (Collection particulière)

Qu’elle compose une corolle de saphirs jaunes ou qu’elle sculpte directement la pierre, la créatrice fait de chaque fleur un exercice de style. C’est dans ce même esprit qu’elle décline ses pierres préférées, du cristal de roche poli ou givré à l’agate blanche, blonde ou rubanée.

Ensemble de broches Camélia en agate blanche taillée, au cœur en rubis cabochons et diamants. (Collection particulière)

Ensemble de broches Camélia en agate blanche taillée, au cœur en rubis cabochons et diamants. (Collection particulière)

Ses broches Camélia, taillées dans l’agate blanche et rehaussées de rubis cabochons et de diamants, comptent parmi les expressions les plus délicates de ce dialogue entre la nature et la pierre dure.

La mer et les coquillages, un fil d’Ariane esthétique

Si l’univers marin traverse toute l’œuvre, c’est la fascination pour les coquillages qui en constitue le véritable fil d’Ariane. Coquillages hélicoïdaux, spirales, étoiles de mer, oursins : ces formes lui permettent de relever l’une de ses ambitions majeures  mettre la matière en mouvement.

Le bracelet Oursin, photographié pour Vogue en février 1936, ou les clips Nautilus en cristal de roche portés par Elsa Schiaparelli, témoignent de cette inventivité. On retrouve cet imaginaire marin dans son goût pour les gemmes évoquant l’eau, comme l’aigue-marine, taillée en blocs spectaculaires, ou les perles, d’origine marine.

Une grammaire stylistique unique

Quelle que soit la source  un scarabée égyptien, un masque africain, une étoile de mer ou même un simple trombone aperçu dans ses archives , Suzanne Belperron applique la même méthode : épurer, styliser, transposer d’un type de bijou à l’autre. Cette grammaire cohérente, lisible d’une bague à un bracelet, fait d’elle l’une des créatrices les plus singulières de son siècle.

Authentifier les créations grâce aux archives

Beaucoup de ces bijoux, taillés dans des pierres dures ne pouvant recevoir de poinçon, ne portent aucune signature. Seules les archives redécouvertes en 2007 par Olivier Baroin permettent d’identifier avec certitude les pièces authentiques et de retracer leurs commandes d’origine, grâce aux gouaches et plâtres originaux conservés. Ce travail de documentation est aujourd’hui essentiel à l’expertise du marché.

Un imaginaire au service de la modernité

En absorbant l’Égypte, l’Afrique, l’Inde, l’Extrême-Orient, la nature et la mer dans un même langage épuré, Suzanne Belperron a fait de la diversité de ses sources la matière d’une modernité absolue. Chacun de ces thèmes fera l’objet d’un article dédié ; pour explorer plus avant son univers, découvrez la page consacrée à Suzanne Belperron ou parcourez l’ensemble de nos articles depuis la page d’accueil.