L'Afrique dans l'œuvre de Suzanne Belperron

L'Afrique dans l'œuvre de Suzanne Belperron

Parmi les influences lointaines qui nourrissent l'œuvre de Suzanne Belperron, l'Afrique tient une place singulière. Là où beaucoup de ses contemporains se contentent d'un exotisme de surface, elle en retient trois choses bien plus profondes : une manière de sculpter le volume, une palette de pierres dures et, surtout, une technique, le martelage de l'or. Après l'Égypte, ce nouvel article de la série « Thèmes et Influences » explore cette rencontre entre la joaillière et les arts du continent africain.

L'art africain, révélation des avant-gardes parisiennes

Au début du XXe siècle, la passion pour l'art africain s'empare du monde des jeunes peintres, toujours prompts à s'enflammer pour les découvertes exotiques. Vlaminck affirme avoir été le premier à recevoir la révélation de la statuaire africaine, que l'on pouvait alors découvrir à Paris, au musée ethnographique du Trocadéro. Ses amis Derain, Matisse et Picasso y succombent à leur tour, au point d'acquérir masques et statuettes. Les Demoiselles d'Avignon, toile de Picasso peinte en 1907 et inspirée de ces masques, inaugurent la rupture esthétique du cubisme.

Deux grands rendez-vous ancrent ce goût dans le grand public : l'Exposition coloniale de Marseille en 1922, puis celle de 1931 au bois de Vincennes, qui déploie devant les visiteurs l'éventail des cultures de l'Empire colonial français. Dans un registre plus frivole, la Revue nègre triomphe en 1925 au théâtre des Champs-Élysées, portée par Joséphine Baker, qui fut par ailleurs cliente de Suzanne Belperron.

Une influence de forme, pas de pastiche

La récente découverte par l'Europe de l'art africain donne à Suzanne Belperron l'occasion d'assouvir son attirance profonde pour les expressions artistiques exotiques. Mais, fidèle à sa manière, elle emprunte des formes plutôt qu'elle ne copie des motifs.

L'emprunt le plus évident est une broche composée d'une émeraude gravée en forme de masque, entourée d'un motif en or à gradins surmonté de boules d'émeraude. Là où son amie Elsa Schiaparelli n'hésite pas à monter un masque nègre en éventail, Belperron transpose : le masque devient une pierre, la forme se fait bijou. Les gouaches conservées dans les archives montrent le projet en amont, sur son carton gris caractéristique.

Broche Masque africain en or jaune, à décor de gradins bordés de boules d’émeraude et d’une importante émeraude gravée.

Gouache, projet de Masque africain en or jaune et diamants. Archives Olivier Baroin.

Les colliers d'inspiration tribale

Le regard de Suzanne Belperron s'est à coup sûr posé sur les imposants colliers créés par les artisans des différentes tribus africaines, composés de plusieurs rangs et ornés de disques d'argent alternés de pierres dures. De cette observation naît toute une famille de créations : des colliers d'inspiration africaine composés de multiples cercles, des parures à plusieurs rangs, des projets de colliers, bracelets et boucles d'oreilles explicitement dits « africains ».

Collier d’inspiration africaine composé de plusieurs rangs, réuni par deux motifs en or.

Sur ces disques tribaux figure souvent un motif gravé en spirale, symbole universel d'éternité que l'on retrouve de la plus haute Antiquité à nos jours, et qui deviendra emblématique de son œuvre. De nombreux dessins de Suzanne Belperron déclinent ces sources en variations infinies, reprises de manière récurrente au fil des années.

Gouache, projet de collier, bracelets et boucles d’oreilles dits « africains » en or jaune, platine et diamants. Archives Olivier Baroin.

Le martelage de l'or, un savoir-faire venu d'Afrique

C'est peut-être l'emprunt le plus profond, car il ne relève plus de la forme mais de la technique. De la connaissance qu'a Suzanne Belperron des différentes techniques de l'artisanat africain découle son recours au martelage, qui consiste à donner sa forme à une plaque de métal par petits coups de marteau.

Pour de nombreux bijoux, elle emploie un or 22 carats d'un jaune chaud et dense, plus malléable que l'or 18 carats, afin de leur donner l'aspect de trésors déterrés. Sa bague Casque en or jaune martelé a ainsi l'allure d'une pépite, et sa broche Coquillage stylisée évoque un fossile à peine désensablé.

Bague Casque en or jaune martelé, à l’allure de pépite. Écrin de Suzanne Belperron, collection particulière.

Broche Coquillage stylisée en or jaune martelé, évoquant un fossile à peine désensablé. Poinçon Darde et fils. Écrin de Suzanne Belperron.

La bague Yin et Yang, née de la même veine

De cette même recherche sur l'or martelé procède l'une des pièces les plus intimes de la créatrice : sa propre bague de fiançailles, dite Yin et Yang, réalisée en or jaune martelé et ornée d'un diamant de taille ancienne que lui offrit son futur époux, Jean Belperron. Créé en 1923, ce bijou d'avant-garde inspire encore aujourd'hui de nombreux joailliers. On retrouve dans cette même veine des pierres dures qu'elle affectionnait, quartz, calcédoine, cornaline ou corail, qu'elle remit à l'honneur pour leur beauté intrinsèque, comme elle le fit pour le cristal de roche.

Une influence assimilée, jamais imitée

L'Afrique de Suzanne Belperron n'est pas un décor. Elle ne plaque ni masques ni fétiches sur ses bijoux : elle en retient une leçon de sculpture, une palette et un geste d'atelier, qu'elle fond dans son propre langage. C'est la marque des grands créateurs, transformer une influence en style. Comme pour ses autres créations, seules les archives redécouvertes par Olivier Baroin permettent aujourd'hui d'identifier et d'authentifier ces pièces, que leur absence de signature rendrait autrement impossibles à attribuer avec certitude.