L'Inde dans l'œuvre de Suzanne Belperron

L'Inde dans l'œuvre de Suzanne Belperron

De toutes les influences lointaines qui traversent l'œuvre de Suzanne Belperron, l'Inde est sans doute la plus féconde. Après l'Égypte et l'Afrique, ce nouvel article de la série « Thèmes et Influences » explore une relation double, celle d'une créatrice qui a voulu à la fois s'imprégner de la tradition joaillière indienne et la réinventer. Motif boteh, forme du turban, émeraudes brutes des maharadjas, palette du paon : l'Inde lui offre un répertoire entier, qu'elle fait sien.

L'Inde des maharadjas, une fascination des Années folles

Quelques liens s'étaient tissés dès le XIXe siècle entre maharadjas et joailliers européens, mais il faut attendre les années 1910-1920 pour que les princes indiens, séduits par les créations parisiennes, décident de faire transformer leurs parures légendaires. Dans les années vingt, les salons de la place Vendôme et de la rue de la Paix voient défiler des maharadjas escortés de porteurs de cassettes pleines de perles et de pierres non montées.

Une commande marque les esprits : la transformation par Cartier des joyaux de la couronne du maharadja de Patiala, dans le style Art déco mais dans le respect des formes traditionnelles de l'Inde. Le maharadja confie par ailleurs à Boucheron six cassettes renfermant le plus somptueux ensemble d'émeraudes qui se puisse voir, 1 800 carats. Exposés en 1928 rue de la Paix, ces trésors des Mille et une nuits sont abondamment commentés par une presse éblouie.

Collier « Art déco dans le goût des Indes » en or blanc, platine, diamants, émeraudes et rubis, à l’origine transformable en plusieurs compositions.

1935 : Vogue, Schiaparelli et le sari

L'engouement de l'Europe pour l'Inde culmine dans les années trente. En avril 1935, Vogue publie un long article intitulé « L'Élégance aux Indes ». La même année, Elsa Schiaparelli, fidèle amie de Suzanne Belperron, présente une collection de robes du soir en tissus drapés qui enveloppent le corps, littéralement inspirées du sari.

Peu après, lors d'une inoubliable soirée costumée donnée par Daisy Fellowes, dont les jardins sont transformés en paradis oriental avec palmiers, orchidées, fontaines parfumées et statue de Bouddha, Schiaparelli paraît parée de bijoux de Suzanne Belperron. C'est dans ce Paris fasciné par l'Inde que la créatrice puise motifs, formes et associations de pierres inattendues.

Sari indien en soie, la bordure de brocart d’or ornée de motifs boteh, source directe du répertoire décoratif de la créatrice.


Un double projet : explorer et « européaniser » la tradition

La relation de Suzanne Belperron avec l'Inde est double : explorer la tradition joaillière indienne pour l'incorporer à son art, et en même temps « européaniser » cette tradition. Elle ne copie pas les parures des maharadjas, elle en extrait une grammaire, des formes et une manière de traiter la couleur, qu'elle refond dans son propre langage.

Le motif boteh, emprunté à l'art moghol

Les bijoux indiens s'inspirent fréquemment de la nature, traitée de façon naturaliste ou stylisée, dérivée des fleurs, des graines et des fruits. Les préférences de Suzanne Belperron la portent vers un motif très répandu en Inde : la feuille en forme de cône à pointe inclinée, ou boteh, ornement privilégié de l'art moghol, visible sur les bordures des miniatures, les tapis persans ou les châles du Cachemire.

Chez elle, le boteh se décline dans toutes les matières : pavé de diamants, serti d'émeraudes, de saphirs ou de turquoises, il devient une forme récurrente, aussitôt reconnaissable, et illustre sa manière de renouveler sans cesse son répertoire décoratif.


Clip en forme de boteh, entièrement pavé de diamants ronds et baguettes, monté sur platine.

Clips d’oreilles en forme de boteh, chacun serti d’une émeraude en poire dans un entourage de diamants.

Parure de trois broches « Feuilles stylisées » en agate blonde et or blanc, rehaussées de diamants de tailles ancienne et rose.

Le turban, source de bagues et de broches

Le turban indien lui inspire des modèles de bagues et de broches en or, en pierres dures serties de perles ou de pierres. Cette forme, qu'elle dessine dans ses carnets dès l'adolescence, la séduit parce qu'elle donne à la matière l'illusion du mouvement, caractéristique primordiale de son œuvre. En or martelé ou en pierre polie, ces volumes ronds et pleins deviennent l'une de ses signatures.

Bagues et broches en or jaune martelé, aux volumes inspirés du turban et du boteh. Écrin de Suzanne Belperron.

Clips d’oreilles en forme de boteh, en or godronné pavé de cabochons de turquoise.

Les colliers de maharadjas et les émeraudes brutes

Les pierres de forme sphérique ou ovoïde, lisses ou godronnées, sont une particularité des parures indiennes : en Inde, la fabrication de pierres en forme de boule remonte au IVe millénaire avant notre ère. Les colliers de maharadjas, aux rangs multiples couvrant toute la poitrine, inspirent à Suzanne Belperron sautoirs et colliers de pierres baroques irrégulières, juste polies, non taillées et enfilées comme des pierres sans valeur, à la manière des joyaux princiers.

L'émeraude gravée, si chère à l'art moghol, revient dans plusieurs de ses pièces, tout comme les sautoirs de boules d'émeraudes brutes de sa succession, aux longues pampilles amovibles.


Sautoir composé d’émeraudes de formes diverses, agrémenté de deux pampilles amovibles. Écrin de Suzanne Belperron, collection particulière.

Clip en forme de plume, serti d’émeraudes gravées de style moghol et de diamants de taille ancienne. Archives Olivier Baroin.

La palette du paon : bleu, vert et couleurs mêlées

Coloriste hors pair, Suzanne Belperron ne peut qu'être enchantée par l'aspect multicolore des parures indiennes, qui associent des pierres de toutes couleurs. Nombre de ses modèles en dérivent, tels ses colliers Plastron de pierres semi-précieuses de toutes teintes.

L'alliance du bleu et du vert, inspirée du paon, oiseau fétiche de l'Inde, lui suggère des bijoux d'émeraude et de saphir, de jade et de lapis-lazuli. À l'instar d'une broderie minérale, la subtilité des mariages de teintes pastel, rose, jonquille, vert pâle, cerise, mauve, hérités de la civilisation persane, enrichit encore sa palette.

Collier Plastron composé de diamants, de saphirs et d’aigues-marines, rehaussé de feuilles en aigues-marines gravées. Poinçon Darde et fils.

Clips d’oreilles en forme de boteh, pavés de saphirs et de rubis dans une résille d’or.


Une Inde réinventée

De l'Inde, Suzanne Belperron n'a rien copié. Elle en a rapporté une grammaire de formes, le boteh et le turban, une façon d'enfiler les pierres brutes comme des trésors princiers, et surtout une audace de coloriste, celle du paon et des mariages de teintes. En « européanisant » cette tradition, elle l'a prolongée plutôt qu'imitée. Comme pour ses créations inspirées de l'Afrique ou du cristal de roche, seules les archives redécouvertes par Olivier Baroin permettent aujourd'hui d'authentifier ces pièces que leur absence de signature rendrait autrement impossibles à attribuer.

Chaque pièce identifiée fait l'objet d'un certificat d'origine, comme celui établi pour la parure de broches « Feuilles stylisées » présentée plus haut, qui en retrace la matière, les ateliers et la datation.


Certificat d’origine établi par Olivier Baroin, expert de Suzanne Belperron, pour la parure de broches « Feuilles stylisées ».