Olivier Baroin

Suzanne Belperron chez René Boivin : les années fondatrices (1919-1932)

La maison René Boivin vient de réunir pour la première fois, à la TEFAF Maastricht puis dans son salon du Village Royal à Paris, sa Collection Héritage et sa Collection Contemporaine. L'occasion de revenir sur un chapitre essentiel de l'histoire de la maison, et sur les débuts d'une créatrice qui allait marquer la joaillerie du XXe siècle : Suzanne Belperron. Cet article s'appuie sur l'enquête de Capucine Juncker pour Property of a Lady, complétée par les archives et le livre consacrés à la créatrice.



Une maison fondée en 1890 sur la liberté des formes

La maison Boivin est fondée en 1890 par Jules-René Boivin, orfèvre ciseleur formé dans l'atelier de son frère aîné Victor. Elle produit d'abord bijoux et objets d'orfèvrerie pour les grandes adresses de la place Vendôme, Boucheron et Mellerio notamment. À une époque dominée par l'Art nouveau, Boivin choisit le contrepied et ose un éclectisme savant, puisant aussi bien dans les répertoires celtiques, mérovingiens, mésopotamiens qu'égyptiens, et mêlant l'or, l'argent, l'ébène, l'ivoire et le lapis-lazuli aux gemmes. Cette liberté formelle deviendra l'un des fils conducteurs de la maison.

En 1893, René Boivin épouse Jeanne Poiret, sœur du couturier Paul Poiret. Cette alliance rapproche durablement la maison des milieux les plus novateurs des arts décoratifs parisiens. Boivin et Poiret partagent une même audace : quand le couturier libère la silhouette du corset, le joaillier apporte au bijou une liberté de volume comparable.

Dessin d'un encrier par René Boivin, fin XIXe siècle. Archives Suzanne Belperron.

1919 : Jeanne Boivin confie le dessin à une jeune diplômée

René Boivin meurt en 1917, et leur fils Pierre l'année suivante. Après ce double deuil, Jeanne Boivin reprend la direction de la maison et la conservera sans discontinuité jusqu'à sa retraite en 1954. Elle n'était pas dessinatrice, ce qui ne l'empêcha pas de jouer un rôle déterminant dans l'orientation esthétique de la maison.

Dès 1919, elle confie le dessin à une jeune diplômée de l'École des Beaux-Arts de Besançon, Suzanne Vuillerme, née en 1900. Un document conservé dans les archives, à en-tête de la société, atteste que la jeune femme fut employée « comme modéliste-dessinatrice, puis comme codirectrice de la maison de mars 1919 à février 1932 ». C'est sous son nom d'épouse, Suzanne Belperron, qu'elle inscrira son œuvre dans l'histoire de la joaillerie.

L'attachement de Jeanne Boivin à sa protégée transparaît dans une lettre du 2 novembre 1923, adressée à la mère de Suzanne à l'occasion de ses fiançailles : elle s'y réjouit que ce changement d'existence ne la prive pas « de sa présence et de son concours », soulignant que la jeune femme « tient une grande place dans la vie artistique de la maison ». (Sur cette période, voir aussi notre article sur les perles et le rôle de Bernard Herz.)

La signature Belperron : le carton gris et l'ombre portée

Ce sont ces années Boivin qui voient naître la manière de Suzanne Belperron. Selon l'expert de la créatrice, Olivier Baroin, elle se reconnaît notamment à son habitude de dessiner sur carton gris, avec une ombre portée caractéristique en bas à droite de chaque sujet. Ce détail, presque une signature graphique, permet aujourd'hui d'attribuer avec certitude nombre de dessins conservés dans le fonds Boivin.

Dessin de Suzanne Belperron, topazes roses, vers 1933. Archives Olivier Baroin.

Dessin de Suzanne Belperron sur carton gris, vers 1933. Archives Olivier Baroin.

Ses créations pour Boivin conjuguent déjà la pureté des volumes et l'audace des associations de matières qui feront sa réputation. Un dessin original de bracelet en cristal de roche, platine et diamants, conservé dans les archives de la maison, porte le tampon « René Boivin, 22 septembre 1932 », l'un des derniers témoignages de son passage.

1932 : le départ vers Bernard Herz

En février 1932, Suzanne Belperron quitte la maison Boivin. Dans une lettre, elle rappellera : « J'ai quitté cette maison (René Boivin) après avoir été sollicitée par Bernard Herz. » Elle rejoint alors le grand négociant en perles et pierres précieuses, qui lui accorde une liberté créative totale. Ce départ ouvre le grand chapitre suivant de sa carrière, mais les treize années passées chez Boivin resteront fondatrices : c'est là qu'elle a forgé son vocabulaire. Sur cette suite, voir notre article consacré au cristal de roche, matière signature qu'elle portera à son sommet.

Dessin de Suzanne Belperron, vers 1942. Archives Olivier Baroin.

Une continuité artistique sur un siècle

Après Belperron, plusieurs créatrices se succèdent au dessin de la maison, avec des périodes de transition et parfois des chevauchements : Juliette Moutard à partir de 1933, qui oriente Boivin vers le naturalisme et les compositions hindoues, puis Marie-Caroline de Brosses, Marie-Christine de Lamaze, Ghislaine d'Entremont et Sylvie Vilein. Fait notable, aucune de ces créatrices ne signe individuellement ses pièces : l'anonymat des dessinatrices procède d'un choix de la maison, maintenu depuis Jeanne Boivin.

Cette continuité explique qu'un bijou des années 1930 et une pièce contemporaine puissent être animés d'un même esprit sans se recopier. La grammaire Boivin repose sur quelques constantes : le bijou pensé en volume et en articulation, l'alliance des matières précieuses et de matériaux inattendus (bois, ébène, ivoire, pierres dures), une palette de gemmes récurrente (péridots, améthystes, citrines, aigues-marines) et le goût des bijoux transformables.

La renaissance de la maison depuis 2019

Reprise en 2019 par Virginie Torroni, issue d'une dynastie de joailliers depuis cinq générations, la maison est aujourd'hui dirigée par son fils Thomas Torroni-Levene, qui préside le Comité Boivin chargé de répertorier, d'authentifier et de faire rayonner ce patrimoine. Depuis 2019, il inventorie méthodiquement le fonds : soixante-deux malles réunissant plus de vingt-cinq mille dessins et études, des plâtres, des livres de comptes et des milliers de lettres.

Ce travail d'archives a notamment permis de rendre à Suzanne Belperron un ensemble important de dessins conservés dans le fonds Boivin. Comme le souligne l'article de Property of a Lady, l'attribution repose sur la ressemblance stylistique et sur des critères techniques : le support, la facture du trait, l'ombre portée, la chronologie d'entrée dans les livres de stock. C'est exactement le type de méthode qu'Olivier Baroin met en œuvre pour l'authentification des créations de Suzanne Belperron.

Broche à motif de branche de framboisier, les fruits en cabochons de rubis, les feuilles serties de péridots, monture en or jaune. Collection particulière. Photographie Olivier Baroin.

L'authentification, enjeu commun à Boivin et à Belperron

La difficulté principale de l'identification tient, pour la maison Boivin comme pour le marché, à l'absence de signature sur les pièces anciennes et de datation sur les dessins. C'est précisément la mission d'Olivier Baroin, expert international spécialiste de Suzanne Belperron : croiser les critères stylistiques, les archives et les documents de fabrication pour établir l'authenticité d'une pièce. Les recherches conduites de part et d'autre, chez Boivin comme dans les archives Belperron, se rejoignent et s'enrichissent mutuellement.