L'Extrême-Orient dans l'œuvre de Suzanne Belperron : du japonisme à la Chine intime

Pour clore la série « Thèmes et Influences », après l'Égypte, l'Afrique et l'Inde, voici l'influence la plus profonde de toutes. Chez Suzanne Belperron, le Japon et la Chine ne sont pas un décor exotique de plus : ils sont à la racine même de son style. De l'art japonais, elle retient dès ses années d'études une leçon qui gouvernera toute son œuvre, l'idée que rien dans la nature n'est indigne de devenir un bijou.

À retenir

• Dès 1915-1918, aux Beaux-Arts de Besançon, Suzanne Belperron recopie des motifs japonais et des planches de la Manga d'Hokusai.

• L'art japonais, allié à l'art nouveau, nourrit le style épuré, géométrique et structuré qu'elle développe à l'heure de l'Art déco.

• Nuage, spirale, papillon, éventail : ses motifs, comme sa palette (laque noire, corail, jade, calcédoine), viennent d'Extrême-Orient.

• La Chine imprègne aussi sa vie intime : kimonos, manteau de mandarin, laques Ming et tabatières chinoises.

Le japonisme, une vague venue du XIXe siècle

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le Japon devient une source majeure de motifs pour l'Occident. En 1868, la fin de la longue période d'isolement du shogunat Tokugawa ouvre le pays au monde : c'est le début de l'ère Meiji (1868-1912). Les pavillons japonais des Expositions universelles font courir les foules, tandis qu'à Paris se multiplient les boutiques de « chinoiseries-japoneries ».

Le marchand Samuel Bing, l'un des plus réputés, ouvre dès 1871 une boutique d'objets d'Extrême-Orient, voyage en Chine et au Japon en 1875, puis lance en 1888 une revue mensuelle, Le Japon artistique, publiée en français, en anglais et en allemand. L'inauguration du musée Guimet à Paris, en 1889, avec les œuvres rapportées de Chine et du Japon par Émile Guimet, achève d'installer cette esthétique au cœur de la vie artistique parisienne.

Hokusai et les carnets de Besançon : la nature pour seule maîtresse

Dans son texte d'introduction au Japon artistique, Samuel Bing résumait la leçon de l'art japonais : l'artiste y est persuadé que tous les éléments essentiels se trouvent dans la nature, et que rien, fût-ce un simple brin d'herbe, n'est indigne d'avoir sa place dans les plus hautes conceptions de l'art. Cette croyance séculaire et fondamentale imprègne l'ensemble de l'œuvre de Suzanne Belperron, qui empruntera continuellement à l'Extrême-Orient des formes et des motifs, reproduits fidèlement ou stylisés.

Ses archives en gardent la preuve la plus émouvante. Les carnets qu'elle remplit aux Beaux-Arts de Besançon, alors qu'elle n'est encore que Suzanne Vuillerme, révèlent déjà son vif intérêt pour l'art japonais : une page d'idéogrammes, un nuage pommelé (kumo) commun aux iconographies chinoise et japonaise, les « trois amis de l'hiver » (le pin, le bambou et le prunus, symboles de longévité) et plusieurs dessins tirés de la Manga en quinze volumes d'Hokusai.

Dessins à l’encre de Chine réalisés aux Beaux-Arts de Besançon, carnets d’étude de Suzanne Belperron, 1915-1918. Archives Olivier Baroin.


On y reconnaît aussi des figures du folklore japonais : Okame, déesse de la gaieté, qui fit sortir par sa danse la déesse du Soleil Amaterasu de sa caverne ; Fukusuke, porte-bonheur exposé chez les commerçants ; l'acteur de kabuki Ichikawa Danjûrô, reconnaissable au décor de son kimono.

Page de carnet : motifs circulaires des « trois amis de l’hiver », nuages et personnages d’après Hokusai, 1915-1918. Archives Olivier Baroin.


De l'art nouveau à l'Art déco : l'Extrême-Orient, source de son style

Hokusai (1760-1849), surnommé le « vieux fou de la peinture », représentait les plantes, les animaux, les paysages, les jeux d'enfants et mille scènes de la vie quotidienne. Cette initiation précoce éveille chez la jeune femme l'intérêt pour un langage esthétique inconnu qu'elle ne cessera d'explorer.

C'est de là que naît le style qui deviendra le sien. Fidèle à sa conviction sur la beauté des formes, Suzanne Belperron crée une alchimie entre l'enseignement qu'elle reçoit, l'art nouveau, et l'air du temps, alors que se lève le jour de l'Art déco, épuré, géométrique et structuré. L'Extrême-Orient n'est donc pas pour elle un thème parmi d'autres : c'est le terreau de sa modernité.

Nuage, spirale, papillon, éventail : les motifs japonais de ses bijoux

Le nuage et la spirale

Le nuage pommelé et la spirale, motifs récurrents de l'art japonais, deviennent chez elle des enroulements pleins et sensuels. Le collier Escargot en or jaune et brillants en est l'aboutissement : son plâtre original, conservé dans les archives, montre la recherche du volume avant la fabrication. Les clips à décor d'enroulements prolongent la même écriture.

Collier Escargot en or jaune et brillants sur platine (Pierre Bergé & associés) et son plâtre original (Archives Olivier Baroin).

Clip en or jaune orné de deux saphirs jaunes, et clip à décor d’enroulements en or jaune, diamants jaunes et blancs. Pierre Bergé & associés.


Le papillon, l'éventail et le cygne

La faune et les objets du quotidien japonais lui inspirent d'autres formes : des boucles d'oreilles et des broches Papillon, des clips Éventail en diamants, une broche Cygne stylisé en platine, dont un double jonc permet de la porter en bracelet, preuve de son goût pour les bijoux transformables.

Boucle d’oreille Papillon en or jaune, sertie de saphirs bleus, saphirs roses et diamants. Collection particulière.

Paire de clips d’oreilles Éventail en or gris et platine, diamants carrés, baguettes et brillants. Christie’s.


Une palette diaphane : perles, calcédoine, jade et cristal de roche

L'Extrême-Orient inspire aussi à Suzanne Belperron une couleur, ou plutôt une absence de couleur. À l'opposé de ses parures polychromes, toute une famille de bijoux joue l'évanescence chromatique, en teintes diaphanes : alliances de perles, d'agates blanches, de calcédoines, de pierres de lune, de cristal de roche et de jade vert pâle. Une douceur de porcelaine céladon, qui doit tout à l'art de la Chine et du Japon.

Gouache, projet de collier Lien en métal laqué, feuille en or gris ajourée d’un côté et pavée d’aigues-marines de l’autre, et paire de clips assortis. Archives Olivier Baroin.


Le jade occupe une place particulière. Vénéré par les Chinois, qui lui prêtaient des vertus d'immortalité (sous la dynastie Han, les défunts étaient inhumés dans des costumes de plaquettes de jade), il lui inspire directement des bijoux : les ornements de cheveux en jade en forme de fleur de la fin de la dynastie Ming donnent naissance à ses broches Fleur, déclinées en quartz fumé incrusté d'émeraudes cabochons ou en améthyste au cœur de rubis, saphir et diamant.

Laque, corail et or : les couleurs de la Chine

À l'autre extrémité de sa palette, l'Extrême-Orient lui offre des contrastes francs : le noir profond de la laque, le rouge du corail, l'éclat de l'or. Ses gouaches d'atelier en témoignent, tel ce projet de parure en corail et or partiellement émaillés, ou ce collier torsadé en or jaune laqué noir, ponctué de boules d'émeraude.

Gouache, projet de parure (demi-tour de cou, boucles d’oreilles, broche et bague) en corail et or partiellement émaillés. Archives Olivier Baroin.

Gouache, projet de collier à décor torsadé en or jaune laqué noir, ponctué de boules d’émeraude. Archives Olivier Baroin.


La Chine intime : garde-robe, décor et tabatières

La fascination de Suzanne Belperron pour l'Orient dépasse le seul bijou et imprègne sa vie quotidienne. Elle s'inscrit dans l'air du temps : Poiret lance son parfum Nuit de Chine avant la Grande Guerre, Elizabeth Arden présente en 1925 le parfum Ming dans un flacon en laque, Guerlain crée Liu en 1929, et les collections de Molyneux, Mainbocher ou Lucien Lelong (modèle Confucius, 1927-1928) puisent en Chine. Une photographie la montre sur son balcon en manteau de mandarin, une autre dans son salon en veste-kimono à motifs floraux.

Suzanne Belperron à son balcon, vêtue d’un kimono de soie brodée. Archives Olivier Baroin.


Le décor éclectique de son appartement, conçu avec son ami le décorateur Marcel Coard, est plus révélateur encore. Son charme naît du rapprochement inattendu d'objets occidentaux et extrême-orientaux : une tête en pisé de la dynastie Ming, une armoire de style Ming en laque rouge, des coffres de voyage chinois en cuir laqué rouge, une coupe en céladon craquelé de style Song, des panneaux de laque noire remontés en table basse, un bois de char siamois exposé comme une sculpture, et une collection de tabatières chinoises.

Ces objets deviennent à leur tour des bijoux. Ce projet de pendentif en forme de flacon, en tourmaline rouge ou en laque rouge, soutenant un pompon de chaînettes d'or, transpose presque littéralement la silhouette des tabatières qu'elle collectionnait.

Gouache, projet de pendentif en tourmaline rouge ou laque rouge figurant un flacon, soutenant un pompon de chaînettes en or jaune. Archives Olivier Baroin.


Une leçon d'épure

Là où l'Inde lui avait donné une grammaire de couleurs et l'Afrique un geste d'atelier, l'Extrême-Orient lui a donné davantage : une philosophie de la forme. La nature réduite à l'essentiel, la ligne pure, le volume juste, c'est cette leçon japonaise qui fonde son vocabulaire. Comme pour toutes ses créations, les bijoux de Suzanne Belperron ne sont pas signés : seules les archives redécouvertes par Olivier Baroin permettent aujourd'hui d'identifier et d'authentifier ces pièces.